Isabelle, la belle âme de Bellême

Portraits

Le 06/01/2026

Il est de ces rencontres dont on aime se rappeler, dont on aime parler. On ne sait pas pourquoi la vie nous les met sur notre chemin, on cherche un peu mais on ne trouve pas, c’est comme ça. On sait juste qu’il s’est passé quelque chose. Quelque chose d’inexplicable, quelque chose de beau. Un genre de « tout est normal on se connait depuis 20 ans », alors qu’on s’est parlé qu’une fois au téléphone trois semaines auparavant. Laissez-nous vous raconter l’histoire d’Isabelle et de ses acolytes, du bistrot/cave GlouGlou, à Bellême dans le Perche. L’interview devait durer 10 minutes, elle a duré 1h30…

Isabelle, une double vie entre productrice de films publicitaires et cuisinière

Ce qui va être difficile me dis-je en relisant mes notes, c’est de faire une synthèse. La synthèse d’une vie à cent à l’heure, la synthèse d’une hyperactive et la synthèse d’un entretien où nous n’étions pas vraiment seuls... T’as beau être dans le Perche, pensant être loin de tout et coupé du monde, c’est tout l’inverse. Tout est proche. A commencer par Pilou. C’est le mari d’Isabelle. Je commence par lui car il rythmera les échanges tout du long. Il est tenancier/serveur/caviste/sommelier/barman/bout en train. Il a toujours une anecdote à raconter, une info à balancer, surtout si ça parle de vin. Ça enchaine les punchlines, les blagues et les références intello à la viticulture. Ça commence par un café et ça finit au vin rouge. Ça va il est 11h40… Pilou à la base il est skipper. Isabelle le rencontre aux Caraïbes, tombe sous le charme et ne veut pas le laisser partir.

Sauf que Pilou ce qu’il n’aime pas, c’est Paris et la pub. Isabelle, elle, elle est dans la pub à Paris. Ça commence mal.
Elle réalise des films publicitaires pour des grosses agences. Elle a pourtant toujours eu une attirance profonde pour la cuisine, mais elle n’a jamais sauté le pas. Mais avec Pilou elle ose. Et de là s’enchaîne les aventures professionnelles, accrochez-vous : ils s’associent dans un restaurant en Guadeloupe, ils ouvrent « La Cabane du Capitaine » en Charentes Maritime qu’ils tiennent 10 ans. Elle s’associe avec des amis décorateurs pour créer « Chez Yvonne » à Bordeaux, un concept store mêlant déco/vêtement/épicerie/cantine. Elle lance « Le bistrot du Cachalot », à Bordeaux encore, un bistrot marin toujours existant. Mais il y a toujours un lien qui la ramène vers la pub. En parallèle de tout ça, on rappelle régulièrement Isabelle pour faire des films, elle accepte.

Manger, boire, faire des câlins et marcher dans la forêt

Tout était écrit

Le temps passe et cette double vie très active commence à tirer. Ils vendent « La Cabane du Capitaine » et décident de s’installer à 2h de Paris, dans la Sarthe afin d’avoir un petit pied à terre à la campagne et de ralentir, de se reposer. Mais quand la vie en a décidé autrement, on ne peut pas lutter. Le jour où ils récupèrent les clés de leur nouvelle maison, Isabelle et Pilou se rendent au restaurant. Isabelle s’en souvient parfaitement. C’était le restaurant « Après l’école ». Ils y dinent et Isabelle poste une story du repas en taguant le resto. Un de ses bons clients de Bordeaux lui envoie un message « Que fais-tu dans mon village ? ». La discussion démarre, ils se retrouvent quelques jours plus tard pour dîner ensemble. Bien sûr ça parle bouffe et vin, des bons restos du coin et arrive sur la table le sujet de « La Verticale », un petit resto à Bellême. Il leur dit que le patron veut le vendre et que c’est eux qui doivent le reprendre. Y’a pas de doute, cet endroit leur correspond parfaitement ! Isabelle qui pensait que la restauration c’était fini pour elle…

Retrouver de l’humain et du temps

Pilou a alors 65 printemps, Isabelle en a 51. Elle se dit que c’est maintenant ! Elle plaque tout, arrête sa double vie. De toute façon l’IA lui fait peur pour son métier de publicitaire.
C’est une décision forte mais indispensable pour se recentrer sur soi, s’écouter, vibrer à sa juste fréquence. Elle adore la vie ici, à la campagne. Des fois bien sûr c’est difficile mais au quotidien, c’est royal : elle travaille en famille avec sa cousine Gaëlle, elle voit son mari tous les jours, elle a deux chiens, elle se promène en forêt, elle a de vrais potes. Elle se sent parfaitement intégrée ici. Comme il n'y a que des adoptés dans ce genre de région, il n’y a pas ce regard étranger ou ces réflexions du genre « t’es pas d’ici ».
Bruno nous interrompt. C’est le proprio des murs du resto. Il sort de derrière, on ne sait pas trop d’où. Lui est ébéniste et restaure des meubles. Et forcément, comme tous les gens d’ici, il a sa petite histoire. Il a été appelé il y a quelques années pour sécuriser un village dans la forêt. Un des premiers villages entièrement bois – les débuts de l’habitat écologique - réalisé par un peintre architecte hollandais dans les années 70. Ce fou passionné tombe amoureux de ce village et décide de le racheter, de le rénover entièrement et d’y habiter avec sa famille. Le projet est en cours…

Glouglou, un resto à sa sauce

Ce qu’Isabelle aime avec la restauration, c’est qu’il y a des rencontres en permanence. Des habitués, des nouveaux clients, des gens de passage. Et bien sûr ce qu’elle aime aussi, c’est combler les papilles de ses convives. Isabelle c’est une épicurienne qui affirme qu’en vieillissant on devient plus simple. Alors sa cuisine est à son image, c’est comme à la maison. Elle utilise principalement des produits frais, locaux et de saison. A la carte, on retrouve 3 entrées, 3 plats, 3 desserts. Pas de chichis, c’est bon, c’est bien fait, c’est gourmand. Pour les horaires d’ouverture, c’est 4 jours à 200 % et 3 jours off, le lundi, mardi et mercredi. C’est son rythme idéal, sa fréquence.
Quant aux vins proposés, là aussi il y a des pépites. La cave regorge de quilles de vin nature. Nous demandons à Isabelle quel est son vin préféré. A la prononciation du mot « vin », Pilou ralenti son activité et tend l’oreille, prêt à rebondir. Isabelle aime les « glouglous » comme elle appelle ça, les vins de fruits gouleyants, si possible nature, les vins de soif, faciles à boire. Si elle doit en citer un du moment, ce serait « Trait de Lune », de Clément Mengus. C’est un ami près de Carcassonne, encore un fou passionné. Après un tour du monde, il vend son bateau, se fait embaucher par un gros domaine et maintenant réalise des jus incroyables. Ça va être la star nous affirme Isabelle. Pilou ajoute « Ba y’a qu’à le goûter, c’est parfait avec la bouche à jeun le moindre défaut ressort s’il y en a un ! ». Il est 11h40 nous débouchons la bouteille. Et Pilou nous embarque avec lui dans ses histoires viticoles « Avec un vin comme ça, ça t’ouvre l’appétit, t’as direct envie de bouffer ». Il nous parle de la maîtrise technique de ce vin, de la couleur de ce jus tuilé, de l’oxydation. Il nous précise que la récolte est faite de nuit, avec un cheval. C’est mieux pour la biodynamie sous la lune et la charrue réduit les appuis au sol pour moins tasser la terrer. Quand on vous dit que ces gens sont fous et passionnés. C’est beau.

Le dindon de Jules Maillard

Pourquoi je vous parle de la Verticale depuis tout à l’heure alors que c’est Glouglou le sujet ? On y arrive. En fait Glouglou, c’est le nouveau nom de la Verticale. Isabelle et Pilou voulait le changer depuis le départ mais souhaitaient attendre un peu. Ils ne voulaient pas arriver avec leurs gros souliers, tout changer d’un coup. Alors ils ont exploité durant un an La Verticale, en peaufinant le lieu à leur image, en ajustant le concept petit à petit. Et ils savaient déjà qui ils allaient appeler pour le logo.
Là encore, c’est comme si tout était écrit. Adorant le milieu du vin, Isabelle repère les créations de Jules Maillard sur les réseaux sociaux – merci les algorithmes – et like tout ce qu’il fait : créations, logos, étiquettes de vin… « C’est sûr, c’est Jules qui fera notre logo ». Isabelle le contacte enfin par téléphone et là les deux inconnus se rendent compte qu’ils ne sont pas si inconnus ! En fait ils travaillaient au même endroit à la même époque, dans la publicité, à Paris et ont plein de relations en commun.

Jules, avec son franc parler légendaire, accepte le projet sur cette phrase : « Tu me faisais chier avec ton histoire de cave Glouglou, c’est vu et revu. Mais avec ton histoire de dindon c’est cool ! ». L’artiste se met au travail et réalise comme à son habitude des mini aquarelles réalistes dont il a le secret. Dindon de face, de profil, lettrages naïfs…Il n’y a pas eu de retravail c’était bien directement. Le résultat : un dindon réaliste à l’aquarelle avec un pied de verre à la place des pattes. On adore.
Et nous avons eu l’honneur de collaborer avec Isabelle, Pilou, Gaëlle et Jules pour aller peindre le logo et les lettrages sur les vitrines du restaurant Glouglou à Bellême. La vie est bien faite.

Avant de partir je demande à Isabelle si elle a quelque chose à rajouter, une petite pensée, un petit conseil de vie. Elle tient à préciser que chaque jour, elle se dit qu’elle a de la chance d’être vivante et surtout qu’il faut profiter de tout, tout le temps. Des gens, des événements. Bon allez c’est l’heure du départ. « Par contre vous ne partez pas comme ça, vous allez manger un bout ! » nous lance Isabelle. Elle nous apporte une quiche maison, de la salade, un gros pain, du fromage et la bouteille de rouge est à finir …